October 11, 2020
(English version here)
#TilTextTime est une série de conversations honnêtes entre bâtisseurs de la paix sur des sujets sensibles.
#TilTextTime N°01 présente Charline Burton, Directrice Exécutive de Search for Common Ground en Europe, et Laurent Kasindi, Spécialiste en qualité des programmes de Search.
Bonjour Charline ! Je me promenais dans un musée à Bruxelles et ça m’a fait penser à quelque chose…
Salut Laurent ! Ça t’a fait penser à quoi ?
Nous travaillons pour une ONG œuvrant pour la paix
Oui
Et dans le monde entier, les gens se demandent comment faire face à la violence raciale et à l’héritage colonial
Oui, c’est vraiment un problème généralisé
Comme tu sais, j’ai grandi en République démocratique du Congo et j’ai ensuite déménagé en Belgique, notre ancienne puissance coloniale
Et toi, tu es née en Belgique, mais tu es allée t’installer en RDC pendant 6 ans pour y travailler
Et aujourd’hui nous travaillons ensemble et nous sommes même amis. En fait, nous sommes comme un petit échantillon de cette histoire coloniale
Exactement. C’est comme si nous avions une histoire à raconter
Hummm, tu as raison. Mais honnêtement, c’est assez difficile pour moi d’en parler, en tant quebelge
J’ai beaucoup de mal à concevoir ce que nous avons fait à ton peuple. Cette partie de l’histoire est si sombre…
Le passé est peut-être sombre, mais je suis persuadé que l’avenir peut être différent
Regarde-nous ! Nous travaillons ensemble pour la paix dans le monde
Tu as tout à fait raison ????
Mais nous devons explorer notre passé commun. Mais par où commencer ?
Commençons par cette visite dans un musée à Bruxelles. Ma femme et moi avons payé l’entrée
C’est pas donné, le prix des tickets.
C’est surtout le principe de devoir payer qui m’a troublé
Nous sommes allés dans une zone consacrée à l’art africain et j’ai vu plusieurs masques de mon groupe ethnique en RDC
Tu les avais déjà vus ?
Oui, pour l’un des masques, il y avait une partie du nom de mon oncle dans la description collée sur le mur
C’est vrai ?
J’ai dit à ma femme : « Tu vois tous ces masques ? Ils viennent tous de notre pays. Je ne comprends pas pourquoi nous devons payer pour les voir. »
C’est vrai, c’est fou
Car c’est notre histoire, arrachée de force à nos ancêtres en RDC
Mais voilà que je dois donner de l’argent à mes oncles belges pour visiter
Penses-tu que les Belges sont prêts à assumer cette histoire violente ?
Eh bien, j’aimerais que les gens reconnaissent plus directement la douleur des Africains à l’époque
Le roi Léopold II a régné de 1885 à 1908 et on a du mal aujourd’hui à s’imaginer les violences subies par le peuple congolais. Entre les assassinats, la famine et les maladies, beaucoup estiment que jusqu’à 10 millions de personnes sont mortes. C’est vraiment douloureux
Effectivement, c’est terrible de penser à ce qu’a fait le roi Léopold II
J’ai beaucoup de mal à concevoir que mon pays ait pu lui donner carte blanche pour faire ce qu’il voulait au Congo pendant plus de 20 ans
C’est intéressant… Je constate souvent cette séparation entre le roi Léopold II et le reste de la Belgique
Mais en RDC, nous ne faisons pas cette distinction. Pour nous, c’était le gouvernement, les entreprises et les forces de sécurité de la Belgique
C’est intéressant d’entendre ça
En Belgique, nous accordons beaucoup d’importance à cette distinction, mais c’est vrai que nous devons être plus disposés à discuter du coeur du sujet, de ce qui s’est passé pendant cette période, et de l’impact que cela a sur la situation aujourd’hui
Beaucoup ignorent tout le mal que les Belges et les autres Européens ont fait au Congo
Le gouvernement a établi d’énormes quotas pour la production de caoutchouc et dans d’autres secteurs industriels. Les villages étaient montés les uns contre les autres
Si tu n’atteignais pas le quota fixé, les autorités venaient souvent te couper la main
Tant de violence pendant aussi longtemps…
Ce n’est qu’après 23 ans, et des millions de morts, que quelqu’un a commencé à parler de toutes ces atrocités
Oui, c’est ainsi que le Gouvernement belge a poussé le roi à renoncer à l’État indépendant du Congo, comme on l’appelait à l’époque
Finalement, le gouvernement belge a pris le relais du roi Léopold II, et c’est ainsi que la colonisation a officiellement débuté
C’est un autre chapitre sombre de notre histoire
Oui, il y a eu quelques changements, mais c’est aussi à ce moment-là qu’a commencé la violence structurelle de la colonisation soutenue par l’État
Quand j’y pense, j’aurais aimé avoir plus étudié cette partie de l’histoire avant d’aller en RDC
Cela m’aurait appris à agir différemment, même à mon petit niveau
Que veux-tu dire ?
Quand j’étais en RDC et que je disais aux gens que j’étais belge, ils disaient : « Oh noko, noko »
Ce qui, littéralement, veut dire « oncle », n’est-ce pas ?
Oui, « oncle ». C’est comme ça que certaines personnes appellent les Belges dans mon pays
Sur le coup, j’ai trouvé ça amusant. Je me suis dit : « Ok, je suis une noko. »
C’est seulement maintenant je réalise à quel point cette appellation porte tout l’héritage et la dynamique du pouvoir colonial
Ne t’inquiète pas trop, quand même. Avec le temps, les Congolais ont appris à plaisanter sur le sujet
C’est peut-être mieux ainsi, même s’il y a encore beaucoup de frustration
Effectivement, je l’ai remarqué. Mais c’est plus profond qu’un simple surnom
Un jour, quelqu’un m’a dit : « l’aide au développement, c’est comme une nouvelle forme de colonialisme. »
Comment l’as-tu pris ?
Honnêtement? Par la défensive! J’ai eu du mal à accepter cette remarque
La plupart des Belges et de ceux que je connais qui rejoignent les ONG veulent vraiment aider, faire le bien autour d’eux
Est-ce que tu as finalement réussi à t’y faire ?
Oui, avec tous ces débats venus des USA sur le Black Lives Matter, et toutes ces conversations en Belgique sur l’histoire coloniale et les statues de Léopold II, je comprends mieux le scepticisme
Le roi Léopold II a d’abord présenté sa société comme une organisation caritative. Mais son aide et la « civilisation » qu’il apportait n’étaient qu’une façade pour mieux s’installer dans le pays et l’exploiter. On peut donc facilement comprendre la méfiance des Congolais à notre égard aujourd’hui
Je sais que beaucoup de personnes nées après 1960, après l’indépendance donc, ont ce sentiment
Ils se méfient de l’« aide » provenant de l’Occident
C’est tout à fait ça. On m’en a parlé à maintes reprises. C’est difficile à entendre… surtout pour moi, en tant que membre d’une ONGœuvrant pour la paix, qui me suis engagée dans cette voie pour rassembler les gens et leur redonner espoir
Charline, je te comprends totalement
Je te connais et je sais qu’il y a beaucoup d’autres personnes passionnées qui veulent simplement construire un monde meilleur pour nous tous
Merci, Laurent !
Ce n’est pas parce qu’on reconnait les erreurs du passé qu’on doit penser que toute la Belgique est foncièrement abominable. Je crois au contraire qu’en reconnaissant les erreurs, nous serons plus forts et nous serons un meilleur allié de la RDC
Cela signifie que nous pourrons faire un meilleur travail de développement, sans rompre complètement les liens qui nous unissent. Et cela doit commencer par l’écoute du peuple congolais
Alors dis-moi, comment tout cela affecte la RDC maintenant ?
De notre point de vue post-colonial, nous avons tendance à généraliser tout ce qui ressemble à une puissance coloniale
Nous regardons tout à travers le prisme de l’Histoire
Comment ça ?
Quand j’ai quitté la RDC pour venir m’installer en Belgique l’année dernière, j’ai compris pourquoi la RDC est à ce point bureaucratique
C’est le même système qu’en Belgique, même si ici tout cela s’est grandement amélioré par l’utilisation des nouvelles technologies
Effectivement, notre bureaucratie peut être assez exaspérante
Hahaha, mais c’est intéressant de voir qu’il y a environ 100 ans, la Belgique a dupliqué en RDC son système bureaucratique
Cependant, le système de la RDC n’a pas beaucoup évolué depuis l’indépendance
Et maintenant, les divisions et l’instabilité en RDC empêchent tout progrès
Ainsi, le pays ne réussit pas à tirer profit de ses richesses minières
Beaucoup de gens en RDC pensent que la Belgique et d’autres pays entretiennent la crise en RDC dans ce but
Je suis surprise de voir qu’autant de Congolais pensent que les entreprises belges ont encore une grande influence en RDC
À ma connaissance, l’influence des entreprises belges a beaucoup diminué au cours des dernières décennies
Je pense qu’en RDC, beaucoup de gens ne voient pas vraiment la différence entre les pays européens en ce qui concerne leur relation avec notre pays
Certains supposent même que les pays occidentaux se mettent d’accord entre eux en secret
Il existerait un accord pour garder le contrôle sur la RDC et sur d’autres pays africains
Et les gens pensent que la Belgique fait partie de cette alliance ?
Oui
Même si la Belgique n’est pas un grand pays, je pense que la Belgique continue à avoir un peu d’influence dans la politique de la RDC
Peut-être pas une influence directe, mais d’après moi c’est surtout dû au fait que beaucoup de Congolais habitent en Belgique
Oui, mais aussi les membres du gouvernement de la RDC continuent à se rendre à Bruxelles pour faire avancer leurs causes
Mais aussi, les Congolais sont au courant que Bruxelles est la capitale de l’Europe
Et nous savons que c’était aussi la capitale du pays qui nous a colonisés
C’est intéressant
Et puis en RDC, tous les livres que je lisais à l’école primaire et secondaire ont été écrits par des auteurs belges et européens
Vraiment ? Je pensais que ce n’était plus le cas depuis longtemps !
Oh que oui. Et même pendant toute ma scolarité
C’est assez ironique d’étudier le colonialisme dans les livres de ceux qui en ont été responsables
À quoi ressemblait ton éducation au sujet du colonialisme ?
Bonne question ! Honnêtement, on ne nous a pas appris grand-chose.
Comment ça ?
Tout ce que j’ai appris sur la colonisation et le rôle de la Belgique en RDC, cela n’a représenté que quelques heures dans le programme de sixième année
C’est tout ?
On avait 17-18 ans, donc je te laisse imaginer ce qu’on a pu en retenir
Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de Belges qui essaient de remédier à cette lacune, d’en apprendre davantage par eux-mêmes sur le passé trouble du pays et de faire en sorte que la Belgique y fasse face
Alors, comment en es-tu venue à t’intéresser à la RDC ?
Pour mon tout dernier projet à l’école secondaire, il fallait que je choisisse un sujet. J’ai choisi de me focaliser sur la traite des esclaves en Afrique
Pourquoi ce choix ?
Je ne sais pas vraiment. J’avais commencé à faire une collection d’art Africain à l’âge de 15 ou 16 ans
Quand j’y pense, c’est assez embarrassant de me remémorer la façon dont j’imaginais l’Afrique, à l’époque
Que veux-tu dire ?
Je m’imaginais un endroit idyllique, avec des coutumes et des habits traditionnels
Mais c’est ça qui m’a poussée à en apprendre davantage et à œuvrer pour la paix
Tu aurais peut-être eu une impression différente si tu avais su qu’en RDC, nos enseignants nous victimisent quand ils parlent du colonialisme
Ils nous présentent cette époque comme une période de grande douleur causée par les Belges contre la population congolaise
Et aujourd’hui ?
C’est amusant de voir le fossé générationnel qui existe sur le sujet
A l’indépendance, en 1960, il y a eu des troubles pendant les cinq premières années. Il faut se rappeler que c’était l’époque de la guerre froide et que le Congo était un enjeu important de cette guerre à cause de ses grandes réserves d’uranium, d’or et de diamants
Oui, d’une certaine manière, le Congo est devenu le champ de bataille de la guerre froide. C’est ainsi que la Belgique et les pays occidentaux ont soutenu les 30 ans de dictature du président Mobutu
Ensuite, après la guerre froide, de nouvelles guerres vicieuses ont éclaté pour le pouvoir politique, avec des combats terribles et une grande insécurité alimentaire en RDC. Ce n’est pas une période facile dans l’histoire de notre pays
Aujourd’hui, nous essayons encore de guérir et de faire face à de nouvelles formes de violence et d’oppression
Comment ça ?
Après l’indépendance, les nouveaux dirigeants se sont efforcés de gérer les systèmes occidentaux qui avaient été mis en place
Oui, c’est fou quand on y pense: la première université n’a vu le jour au Congo que 6 ans avant l’indépendance. La Belgique était favorable à un enseignement primaire à grande échelle, mais elle craignait la création d’une élite congolaise
Sans un système sain, toujours dépendants de nos anciens colonisateurs, nous avons sombré dans le chaos
Nous cherchons encore notre voie et nous mettrons du temps à effacer les ravages de la colonisation
Tu as raison. Tout cela prend beaucoup de temps
Et même plus que du temps. Il nous faudra apprendre et réfléchir
Il nous faudra de la vigilance pour combattre les inégalités qui perdurent
De l’engagement pour combattre l’injustice, reconnaître la violence et construire la paix pour tout le monde
Il nous faudra aussi beaucoup de conversations comme celle-ci
J’ai remarqué qu’il y a toujours en Belgique de vieilles statues qui représentent une perception malsaine des années 50 comparant les Congolais à des « sauvages »
C’est comme les statues du roi Léopold II qu’on voit partout à Bruxelles, qui honorent celui qui est responsable de ces atrocités au Congo
C’est vrai, alors qu’il n’y a à ma connaissance en Belgique aucune rue portant le nom de personnages politiques congolais, à part une, l’avenue Lumumba.
D’ailleurs la Belgique ne reconnaît ouvertement que depuis peu que des Belges ont aidé à assassiner Lumumba
Et Lumumba était le héros de l’indépendance de la RDC
Il a fallu tant de temps…
Mais c’est important de l’avoir reconnu. C’est comme ça qu’on peut progresser
Alors, que devrions-nous faire, maintenant ?
En tant que Belge, je pense qu’il faut commencer par reconnaître la souffrance des Congolais
Nous devons parler davantage du passé colonial et faire en sorte que nos enfants apprennent cette histoire à l’école… et pas seulement du point de vue belge
Nous devons créer des forums de discussion pour que les Congolais et les Belges discutent ensemble de cette histoire commune, du mal qui a été fait et de la voie que nous pouvons tous tracer vers un avenir meilleur
En tant que responsable d’une ONG, je pense également que nous devons faire un travail d’introspection et commencer à examiner de plus près notre propre domaine d’action
Que pouvons-nous faire pour devenir de meilleurs partenaires ?
Je suis d’accord avec toi, Charline, et nous devons œuvrer pour une plus grande empathie et faire preuve de patience dans la mise en place de toutes ces mesures
Tout comme tu me l’as montré dans ces messages
Merci, Laurent, d’avoir discuté avec moi. Je sais que ce n’est qu’un début
Merci, Charline. Je suis content que ce soit fini pour l’instant
Il faut que je retourne au travail ????
