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Les Héros Inconnus du Burundi
L'histoire des héros du Burundi est celle de l'humanité contre toute attente. C'est une histoire de courage en plein milieu d'une crise, de défiance face au danger, de compassion dans une mer d'inhumanité. Lorsque tout le monde autour d'eux leur a dit d'accepter le statu quo du sang et de la brutalité, ces héros burundais ont choisi d'écouter leur voix intérieure. Cela voulait dire mettre en péril leur propre vie, pour sauver celle d'un autre. Pour beaucoup, cela signifiait faire face à des dangers et des difficultés continuels longtemps après leur acte de courage. Un moment qu'ils n'avaient ni préparé, ni planifié.
Depuis l'indépendance, le Burundi a connu des cycles de violence, d'assassinats et de coups d'état. L'extrémisme politique s'est greffé sur l'ethnicité, créant la peur, la méfiance et la panique au sein de la population, bouleversant l'harmonie ethnique et la coexistence. Les voisins s'en sont pris les uns aux autres. Mais tout le monde n'a pas succombé à cette folie.
Les héros du Burundi sont des gens ordinaires qui ont fait des choses extraordinaires. Ils ont choisi de ne pas supprimer la flamme de la vie mais plutôt de la protéger comme le disait simplement mais éloquemment un héros "Je ne les ai pas sauvés parce qu'ils étaient Hutu ou Tutsi. Je les ai sauvés parce qu'ils étaient des êtres humains."
Voici quelques-unes de leurs histoires...
" Nous sommes les mêmes "
Nous sommes en octobre 1993 et le premier président hutu démocratiquement élu vient d'être assassiné. Des civils tutsi innocents sont tués par des Hutus dans un acte de vengeance, cet assassinat étant perçu comme ayant été commis par l'armée contrôlée par les Tutsis. Cette étincelle a entraîné les actes de vengeance, des Tutsis tuant des Hutus innocents pour venger la mort de Tutsis. C'est un cercle de violence sans fin. A Ijenda, à 50 kilomètres de Bujumbura, un gang de Tutsi est arrivé, cherchant à tuer des Hutu. Rebecca Hatungimana, une femme tutsi mariée, a agi directement en cachant 41 voisins Hutus dans sa maison. Avec son mari, un officier militaire, ils ont défendu leur propriété toute la nuit contre les attaquants armés de lances et de machettes. Rebecca les a chassés courageusement. Son mari a risqué sa vie pour défendre les terres et les animaux des Hutu. Pendant la journée, les enfants de Rebecca ont accompagné les voisins hutu dans la campagne pour chercher de la nourriture, avant de retourner à leur propriété à la tombée de la nuit. Selon les propres mots de Rebecca "J'ai fait cela parce que je suis convaincue que la vie humaine est sacrée et que personne n'aurait tiré bénéfice de la mort de mes voisins. Je ne les ai pas protégés parce que je suis Hutu ou Tutsi, je l'ai fait parce que la moralité m'oblige à agir. Nous ne devrions pas mettre en avant notre propre groupe ethnique mais plutôt notre humanité. Nous avons été crées par le même Dieu. Nous sommes les mêmes." Plus tard, après que les humeurs et les passions se sont apaisées, ses voisins tutsi l'ont remerciée pour son courage. "Tu nous as évité de devenir des meurtriers" lui ont-ils dit, dans un élan de regret et d'appréciation.
"J'ai dit aux tueurs que je le ferais moi-même"
C'était juste trois jours après l'assassinat du président burundais en octobre 1993. Dans le quartier de Rwasa Tito, un jeune hutu marié depuis peu, la violence fait rage. L'administrateur local est tué. Cette nuit-là, quatre hommes tutsi se rendent dans la maison du neveu de l'administrateur. Ils lui demandent s'ils peuvent rester la nuit et le neveu accepte. Mais vers onze heures du soir, un groupe de Hutu d'un autre quartier est à la recherche de Tutsi cachés dans ce quartier. Le neveu panique; il ne sait pas quoi faire. Tito, voisin du neveu, est nerveux. Il s'approche de la maison et ment au gang hutu en leur disant qu'il fait aussi partie de ceux qui cherchent à tuer des Tutsi dans la zone. Vous ne devriez pas venir ici et nous dire comment faire dit Tito aux autres Hutus, donnez-moi ces Tutsi et je saurai quoi en faire. Le gang Hutu croit à l'histoire de Tito, et leur remet les Tutsi. Tito leur promet de leur montrer les "têtes de Tutsis" le lendemain matin. Au contraire, Tito emmène les quatre Tutsis et les cache dans le trou à compost derrière sa maison. Le lendemain matin, quand le gang Hutu demande à Tito où se trouvent les corps, Tito leur ment et leur dit qu'un autre groupe de Hutu est venu chercher des Tutsi et Tito a été obligé de leur remettre les quatre Tutsi. Pendant deux semaines, les quatre Tutsi sont restés cachés dans le trou à compost. Frustrés, deux des quatre se sont échappés de la maison de Tito pour se mettre en sécurité croyaient-ils au centre de la ville. Sur le chemin , ils sont pris et tués. Les deux autres, Nyandwi et Baptiste Niyondiko, sont restés encore pendant deux semaines à la maison de Tito, jusqu'à ce que l'armée arrive et les escorte en sécurité. Tito est soulagé mais ce n'est pas la fin de ses soucis. Ses voisins l'ont même menacé de mort. Il décide finalement de se réfugier en Tanzanie. Au moment de l'interview avec le Studio Ijambo, Tito était juste rentré deux jours plus tôt, après avoir été réfugié pendant dix ans.
" Nous sommes restés ensemble jusqu'à la fin "
Il est cinq heures trente dans le dortoir d'une école privée à Buta, dans le sud du Burundi. Nous sommes en 1997 et il y a des meurtres ethniques dans tout le pays. Les étudiants sont réveillés par des coups de feu et se cachent immédiatement sous leurs lits. Après quelques instants, un groupe de rebelles entre le dortoir en criant et en tirant. "Séparez-vous" crient-ils. " Les Hutus d'un côté et les Tutsis de l'autre". Les étudiants comprennent directement. S'ils suivent les ordres des rebelles, leurs compagnons tutsi seront massacrés devant leurs yeux. Ils refusent et restent en dessous de leurs lits alors que les rebelles continuent à leur tirer dessus. Puisque les étudiants ne bougent pas, les rebelles menacent d'utiliser leurs machettes pour les tuer tous. Les étudiants sortent de dessous leurs lits et sortent, ensemble, du dortoir. Les étudiants refusent toujours de se scinder en deux groupes. Les rebelles lancent une grenade sur les étudiants, tuant 46 d'entre eux et blessant beaucoup d'autres.
Un étudiant hutu, Léon, qui est resté un an à l'hôpital pour se remettre de ses blessures, se rappelle comment il se sentait ce matin-là: "Je n'ai pas fait ce que les tueurs me demandaient parce que je savais que cela ne me mènerait nulle part. Même si j'avais survécu, mes amis auraient été tués." Un autre survivant, Fulgence, est confiant en ce qu'il a fait. " Mon groupe ethnique est humain, " dit Fulgence, "Nous sommes restés ensemble jusqu'à la fin. Personne n'a dénoncé l'autre." Quand Léon se rappelle de ce qui s'est passé, il est fier du comportement de ses camarades de classe. Tout comme un autre survivant Didier: " Les gens se souviennent que Buta est un endroit où des martyrs sont morts. Je suis content de faire partie de ces martyrs. Je pense que cela devrait être un exemple pour tout le monde en montrant que les gens de groupes ethniques différents peuvent vivre ensemble, et seraient même prêts à mourir pour l'autre."
"Non" à la vengeance
Nous sommes le lendemain matin de l'assassinat du président burundais, Melchior Ndadaye. Des actes de vengeance à l'encontre de civils tutsi ont déjà commencé. Le cousin du président assassiné, Evariste Ndabaniwe, se rend, avec prudence, à son travail à la brasserie, dans la ville centrale de Gitega. A l'entrée, il rencontre une grande foule qui s'est rassemblée dehors, menaçant de se venger contre les employés tutsi qui étaient à l'intérieur de la brasserie. Ils étaient armés, fâchés et pas disposés à écouter. Mais Evariste, responsable à la brasserie insiste. " Ne faites pas ceci au nom de la famille Ndadaye," dit-il à la foule. " Moi aussi je suis touché par cette mort, mais ce n'est pas une raison pour tuer les autres. Je ne peux pas accepter qu'à la mort de mon frère succède le sang." La foule mécontente refuse d'écouter, et commence à casser le portail. Evariste continue. " Si vous tuez quelqu'un, vous devez commencer par moi" les prévient-il. La foule fâchée est inébranlable. Pendant huit heures, on se trouve dans une situation où les employés, coincés à l'intérieur de la brasserie, ne pouvaient sortir. Ce n'est que lorsque la police est arrivée que la foule s'est finalement dispersée. Personne n'a été blessé ou tué.
" Un officier militaire prêt à défier ses pairs"
Dans la province de Rutana, dans le sud-est du Burundi, Jean est un fonctionnaire local tutsi respecté. Nous sommes en 1972, et il y a des meurtres de Hutu dans tout le pays, Hutu qui ont reçu une éducation ou ont obtenu un certain statut dans la société. Jean est fier de ses trois fils qui occupent tous un poste élevé au sein de l'armée nationale burundaise. C'est par cette même armée que les Hutus sont pris en raffle un peu partout dans le pays. Mais quand l'armée vient dans son quartier à la recherche de Hutu éduqués, Jean réagit en prenant avec lui 36 Hutu hommes, femmes et enfants (près de 15 ménages en tout) et les emmène dans sa maison. Un jour, l'armée force l'entrée de la maison de Jean, capture sept hommes Hutu et les emprisonne en ville. Ayant entendu cela, Jean les suit en ville et contacte ses fils qui sont basés dans un autre endroit en tant qu'officiers hauts placés. Un de ses fils arrive aussi vite qu'il peut et arrive à négocier la libération de ces sept hommes. Il poste également onze soldats devant la maison de Jean pour protéger les autres Hutu. Les Hutu sont encore restés trois mois en sécurité dans la maison de Jean, jusqu'a ce que la vague d'assassinats et de meurtres finisse.
" C'est mon frère"
Nous sommes en octobre 1993 et les Tutsi sont chassés dans le voisinage de Kamenge à Bujumbura. En colère suite à l'assassinat du président hutu Ndadaye, des jeunes hutu cherchent à se venger en attaquant des civils tutsi innocents sans distinction. Pendant un de ces jours sanglants, un habitant Hutu de Kamenge, Nimbona Natanaye voit un jeune vendeur de rue tutsi encerclé par un groupe de jeunes Hutu. Le vendeur est attaché et se fait tabasser. Ses agresseurs l'insultent d'être un Tutsi et versent de l'eau chaude sur lui. Natanaye réagit immédiatement et va au devant de la foule, en disant que le vendeur tutsi est son frère et que le gang devrait arrêter leur agression. Le gang est loin d'être convaincu. Lorsque Natanaye insiste, il se fait sérieusement tabasser.
Un coup sur la tête le rend inconscient. Après quelques instants, il reprend conscience et répète la même chose "C'est mon frère". La foule commence à être convaincue, après tout, pourquoi un Hutu risquerait-il sa vie pour un Tutsi se demandent-ils. Le Tutsi est relâché et Natanaye l'amène à l'hôpital afin de guérir ses blessures, ils restent tous les deux à la maison de Natanaye à Kamenge. Mais les suspicions des voisins hutu à Kamenge et les menaces croissantes deviennent trop importantes pour Natanaye et son 'frère' tutsi. Ils décident de déménager dans la province rurale voisine de Bujumbura, racontant dès leur arrivée à tout le monde qu'ils sont frères. Là, ils sont acceptés et vivent dans la même pièce pendant dix ans. "Nous partagions tout. Nous avions trois t-shirts pour nous deux. Si l'un lavait le t-shirt un jour, l'autre le portait le jour d'après. Personne ne peut dire que nous n'étions pas vraiment frères" se rappelle Natanaye.
" Je sens de l'amour dans mon cœur"
Ceci est le message de Gordien Semapha, un Hutu de Butezi qui osa sauver les vies de ses voisins tutsi alors que les autres Hutus autour de lui faisaient l'inverse. Avec l'aide de son neveu, Gordien a réussi à arracher 26 Tutsis des mains d'un gang de Hutu armés de lances et à les emmener à bon port. Pendant une semaine, il s'est occupé de tout ce dont ils avaient besoin et s'est assuré que les autres tueurs hutu ne sachent pas où ils sont. Un des rescapés, se rappelant du courage de Gordien, dit: "Ce n'est pas l'ethnicité qui fait de vous un tueur, c'est votre cœur. Il a décidé de ne pas rompre les lois de Dieu." Gordien pense que son esprit peut être contagieux: " Aujourd'hui, peut-être qu'il n'y a de l'amour que dans le cœur de deux personnes. Si je me lie d'amitié avec un Tutsi, alors peut-être qu'un autre Hutu fera de même et vice-versa. Il y aura donc quatre personnes, et puis plus et plus. Je ne comprends pas l'ethnicité. Je ne ressens que de l'amour dans mon cœur pour mon peuple et je continuerai à me battre pour mon voisin comme il le ferait pour moi."
On recueille ce qu'on sème
Nous sommes en 1972 et Barasukana est un jeune Tutsi chef de colline. Il est responsable du bien-être de 500 à 1000 habitants de son village dans la province du Bururi, dans le Sud montagneux du Burundi. Dans tout le Burundi, le gouvernement avec l'aide de l'armée prend pour cible les Hutus éduqués et aisés, les enlevant et les tuant. Bien que n'ayant que 25 ans, Barasukana est déterminé à garantir que rien n'arrive aux Hutu vivant sur sa colline. Lorsqu'il voit des Hutu accusés de fausses allégations et emprisonnés dans la prison du centre ville, Barasukana les suit et refuse de partir jusqu'à ce qu'il persuade les militaires de leur innocence et s'assure de leur libération. A la fin de la crise, pas un Hutu de la colline de Barasukana n'a été tué. Vingt et unes années plus tard, suite à l'assassinat du président hutu, ce sont les Tutsi, y compris Barasukana, qui sont menacés de mort dans la colline. Mais les habitants n'ont pas oublié le courage de Barasukana de 1972, et la colline tout entière s'est unie pour s'assurer que sa vie et que sa propriété soient sauvées. Sa vie a été épargnée mais deux habitants hutu ont été tués en essayant de défendre le bétail de Barasukana. Jusqu'à présent, la colline est unie et forte.
"J'en ferai ma femme"
C'est l'histoire de Jean Johan, un commerçant hutu connu dans la province nord-est de Karuzi. En novembre 1993, moins d'un mois après l'assassinat du premier président hutu élu démocratiquement, il y a des meurtres dans tout le pays. Un groupe de tueurs hutu d'une province voisine vient dans le quartier de Jean, avec l'idée de trouver et tuer des Tutsi. Il y a une famille tutsie parmi ses voisins. Le père a déjà été tué. Jean va trouver la veuve et Aline, sa fille de 22 ans. Il les garde dans sa maison pendant une semaine et demie. C'est une période très tendue. Tous les Tutsi autour de lui sont poursuivis et massacrés. Jean cache Aline et sa mère dans un trou à compost dans son jardin. Lorsque les tueries sont finies, ils sortent du trou mais restent encore dans la maison de Jean pendant trois mois. Ce n'est pas facile pour Jean: il est accusé d'être 'pro- Tutsi' par les voisins qui avaient massacrés des Tutsi. Cela devient de plus en plus sérieux et des gens menacent Jean de mort. Un soir, il demande conseil à sa femme. Elle comprend le danger auquel sont exposés les Tutsi. Elle conseille à Jean de prendre Aline comme deuxième femme. Cela arrêtera le harcèlement de ceux qui veulent tuer Aline et sa mère. Dix ans plus tard, Aline a deux enfants avec Jean, et vit heureuse avec la première femme de Jean et leurs enfants ainsi qu'avec la mère d'Aline.
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